Apprendre à se raser avec d’Ockham

Suite à la session du café psychocitoyen concernant le sens de la maladie, j’ai l’impression que l’interprétation dont peuvent faire usage les thérapeutes était une des questions centrales de nos échanges. En ce sens, nous rogériens choisissons un certain paradigme, celui de pas interpréter mais vérifier, proposer, cheminer dans la réalité du consultant. Or, la question du cadre interprétatif du thérapeute dans nos échanges a montré selon moi une différence de « vision du monde » entre divers praticiens de différentes approches. Je vous propose mon cheminement personnel face à l’interprétation.

Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem c’est à dire: il ne faut pas multiplier les explications et les causes sans qu’on en ait une stricte nécessité faisait dire Umberto Eco à son protagoniste Guillaume de Barskerville dans son magistral Nom de la Rose. Cette méthode de raisonnement, emplie de Logique tire ses fondements de la pensée de Guillaume d’Ockham, le « docteur invincible », l’initiateur (Venerabilis inceptor) de la science moderne.

En psychothérapie, nous avons à mon sens un véritable problème avec l’interprétation. Analytique, sociale, médicale, ésotérique, politique, comportementale etc… Il s’agit donc normalement de choisir, d’adhérer à une méthode, à une pensée, et finalement, cela conduit, selon moi à se conformer à un dogme. Et si la psychothérapie se pense comme un Art se fondant sur des principes scientifiques et sur une démarche hypothéticodéductive (ce que je crois), alors nous avons avons clairement un problème. Nous prenons le risque de surinterpréter les dires des personnes qui nous consultent ou au contraire de les réduire à leur plus mince signification. Dans tous les cas, le cadre de référence sera celui du thérapeute et non celui du client. Nous voici donc en présence d’un deuxième problème issu directement du premier. Il se trouve que Rogers, l’initiateur de l’humanisme en psychothérapie, la « troisième force » (third force psychology) comme on l’appelle parfois, propose une manière d’éviter ces risques. Et sa solution est simple! Pas simpliste…simple! Il propose de ne rien interpréter, de laisser venir à nous l’expression de la personne, de l’accepter telle quelle, sans jugements, sans a priori. Il propose en fait, de faire confiance au client, lui seul sait ses embêtements, ses difficultés. La compréhension empathique permet d’approcher au plus près la réalité du client, mais elle n’autorise pas le fait de se substituer à lui, de penser pour lui, de décider à sa place.

Évidement, il est mieux que le thérapeute ait un coup d’avance, que son cheminement personnel, le travail sur lui même qu’il a obligatoirement effectué, doit lui permettre de comprendre ce qui est en train de se jouer chez le consultant, même si lui n’en a pas encore réellement conscience. Dans l’ACP, si le client est actif le thérapeute l’est aussi. Mais il ne pense pas dans des cadres, il n’interprète pas dans des schèmes prédéfinis. Il a pour tâche d’appréhender la réalité interne de son client. Et si nous sommes d’accord avec Rogers, le « rasoir d’Ockham » est un outil intéressant pour une meilleure compréhension des personnes avec lesquelles nous sommes en relation thérapeutique.

Qu’apporte donc ce philosophe médiéval à une situation psychothérapeutique du XXIème siècle? Et bien il nous propose un principe de simplicité, de parcimonie dans le raisonnement. La position du philosophe est ici humble, basse (tiens? Humanisme?). Nous pouvons retrouver cela dans le principe cosmologique: il n’y a pas de raison de penser que nous sommes à une place réservée et privilégiée dans l’univers, nous en faisons juste partie. Ainsi, le rasoir d’Ockham nous propose de toujours choisir l’hypothèse la plus fiable (et pas forcément la plus simple) quand il nous faudra expliquer quelque chose, de ne pas multiplier les explications lorsque ce n’est pas nécessaire. Ainsi, une unité qui ne trouve pas sa place dans un système aura forcément moins de sens que celles qui vont toutes vers une même direction d’interprétation: Pluralitas non est ponenda sine necessitate que l’on peut rendre par les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité.

En somme, si nous sommes en Europe et que nous voyons un animal à quatre pattes, possédant une crinière et qui hennît, il y aura beaucoup de chances que ce soit un cheval plutôt qu’un zèbre.

Ne pas interpréter est mieux, mais s’il le faut, si c’est nécessaire au client , alors allons vers la signification la plus simple, la plus authentique, vers celle qui est le plus ancrée dans la réalité, celle du client. 

Joris Fernandez

Counsellor ACP, Enseignant en philosophie & sciences humaines, Conseil en pédagogie.

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